DEB | Antoine Amazonie | 8 & 9

Publié le par Dominique-Emmanuel Blanchard | DEB

DEB | Antoine Amazonie | 8

ANTOINE percolateur.jpgMais Léa, oui, parle-moi de Léa...

On parle comme ça dans les romans souvent. C'est une manière de lancer le récit d'un personnage. Je veux croire que c'est de cette façon qu'a commencé à se raconter l'histoire de Léa, la petite sœur restée en métropole et qui revenait dans le présent d'Antoine par les ondes de Radio-préfecture. Car c'était un temps où il n'y avait ni les téléphones portables ni internet mais une liaison radio avec Paris à la gendarmerie.

Cela faisait trois ans qu'Antoine était en Guyane. Deux ans à Tapori un village Wayampi en forêt et retour à Cayenne où je venais d'arriver.

« Je crois que c'est l'avortement de Léa qui m'a décidé à partir. Elle était folle tu sais. Je me disais qu'elle ne vivrait pas longtemps. Je la revois dans ce café quand je lui ai annoncé que j'allais m'en aller. C'est terrible les cafés... »

Terribles oui ces lieux de transit. On s'y retrouve, on s'y quitte. Une sorte de rendez-vous des égarés qui se rejoignent et s'éloignent davantage. Ces cafés sont un décor de cinéma. On entend les percolateurs siffler, il y a du mouvement autour de vous, vous pouvez laisser errer votre regard.

Léa se tenait toute ramassée sur la banquette, les jambes ramenées sous elle, prostrée, encore plus pâle que d'habitude, à se demander comment c'est possible d'être aussi blafarde que ça. Pas réelle une telle pâleur. Et puis, si menue dans un de ces chandails de trois tailles au moins trop grand pour elle. Léa en jeans trouée, chiffonnée et avec cette lumière en elle.

« Tu la vois cette lumière camarade, dis, tu la vois papa ? »

On s'appelait comme ça Antoine et moi : papa, camarade, taïlo. C'était comme si on se connaissait depuis toujours comprenez-vous. Aller mal ensemble, ça créé des liens, et on n'allait pas bien. Ni Antoine ni moi. Alors, vous pensez si je la voyais la lumière de Léa. Et c'était pareil : Léa je la connaissais depuis toujours. Et pourtant je n'ai jamais vu une photo d'elle. Antoine m'a fait de cadeau : allez papa, imagine Léa, vas-y, dis-moi comment tu la vois Léa.

Minuscule, Antoine, je la vois minuscule, prête à se briser, à chaque instant. Une gamine effrontée et douloureuse. On disait comme ça dans le temps : effrontée. Toi et moi on sait ce qu'il y a sous l'effronterie. Tiens, Antoine, la souffrance de Léa, je l'ai là, là...

 

Je crois qu'il y avait, en plus des cigarettes de Jack, du gin qu'on s'envoyait à même le goulot Antoine et moi. Et on allait jusqu'au bord de la balustrade de bois. « Demain, on va à la chasse à l'iguane » rappelle Jack. On prendra la land rover pourrie de Bertrand, le canot, et Jack chassera à la sarbacane.

 

DEB | Antoine Amazonie | 9 | Taxi anglais

 

ANTOINE 9 taxi anglais.jpgLe chauffeur de taxi avait parfaitement compris le mauvais anglais d'Antoine.

La clinique, en banlieue, n'était qu'une maison de briquettes rouges semblables à des dizaines d'autres dans ce coin pourri qui sentait la vase. Dans la voiture — toujours cette sorte de corbillard immuable — le ventilateur poussait péniblement un air moite, gluant. Léa grelottait, tassée contre Antoine qui souffrait dans son corps à chaque cahot qui faisait frémir la guimbarde. Dehors, c'était un brouillard lourd et triste.

En quelques heures tout avait été accompli...

De l'Angleterre, Léa et Antoine ne connaitraient que cette sinistre percée dans l'opaque, avec, le soir, un hôtel surchauffé dont les cloisons vibraient aux passages de trains massifs, comme le flux et le reflux d'une mer haineuse.

Maintenant Léa gisait — c'est bien le mot — sur un pauvre lit, le ventre douloureux, pansé comme une plaie. Antoine fumait, fumait encore, racontait n'importe quoi entre deux trains. Léa souriait, la tête sur les genoux de son frère. En noir et blanc ce serait un plan d'un Godard des débuts, ou de Truffaut ; c'en était le style. Pas de drame. Ils avaient trop peur de l'avenir pour ne pas s'en méfier. Ils se serraient, retrouvaient des gestes de cette enfance partagée qui déjà s'effaçait. Le présent commençait à les marquer d'une vilaine empreinte.

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